Croisières : Barcelone ne veut plus des touristes de passage
La municipalité adopte une augmentation progressive de la taxe sur les croisiéristes en transit pendant moins de douze heures.

Il suffit, certains matins, de regarder le bas des Ramblas pour comprendre le problème. Ils arrivent presque tous en même temps, souvent par milliers, disposent de quelques heures pour voir Barcelone et doivent être revenus à bord avant que leur paquebot ne quitte le port. Entre les deux, il faut aller vite : Sagrada Família, Passeig de Gràcia, quartier gothique, quelques photographies devant la Casa Batlló, éventuellement un déjeuner, puis retour au terminal.
Barcelone appelle cela le tourisme de croisière en transit. La Ville semble surtout avoir décidé qu’il devait désormais avoir un prix. Le conseil municipal a donc approuvé le 25 septembre une augmentation progressive du supplément touristique appliqué aux passagers des navires faisant escale moins de douze heures. Actuellement fixé à 5 euros, ce prélèvement municipal passerait à 12 euros en 2027, 16 euros en 2028, 20 euros en 2029 et finalement 24 euros en 2030. À cette somme s’ajoute la taxe touristique de la Generalitat, actuellement fixée à 6 euros pour cette catégorie de visiteurs. Si ce montant régional demeure inchangé, une escale barcelonaise coûterait donc 30 euros par personne en 2030. Une famille de quatre personnes descendue quelques heures de son bateau laisserait ainsi 120 euros avant même d’avoir acheté son premier café.
Taxe au touriste qui ne dort pas
Pour comprendre cette décision, il faut distinguer deux croisiéristes que Barcelone ne regarde désormais plus de la même manière. Il y a celui qui embarque ou termine son voyage dans la capitale catalane. Il arrive souvent la veille, réserve une chambre d’hôtel, prend un taxi, dîne au restaurant et dispose de davantage de temps pour découvrir la ville. Barcelone souhaite conserver ce type de passager. Et puis il y a celui dont le paquebot ne fait que s’arrêter. Il débarque le matin et repart quelques heures plus tard. C’est lui que vise la nouvelle fiscalité. L’objectif affiché par la municipalité n’est d’ailleurs pas seulement de gagner davantage d’argent. Jordi Valls, premier adjoint chargé notamment de l’économie et du tourisme, a expliqué que la ville souhaitait que le nombre de ces croisiéristes de passage tende progressivement vers zéro.
La distinction est fondamentale. Pendant des décennies, la réussite touristique d’une ville s’est mesurée presque exclusivement au nombre de visiteurs qu’elle parvenait à attirer. Plus ils étaient nombreux, mieux c’était. Barcelone commence désormais à poser une autre question : que laisse réellement un visiteur derrière lui lorsqu’il repart ?
Quelques heures pour consommer Barcelone
Le croisiériste en transit représente probablement la forme la plus spectaculaire du tourisme contemporain. Son hôtel se déplace avec lui. Son petit-déjeuner et son dîner peuvent être pris à bord. Son programme est minuté et son passage dans la ville concentré sur quelques heures. Cette organisation produit une étrange manière de voyager : on ne séjourne plus véritablement dans une ville, on la consomme entre deux horaires d’embarquement. Barcelone est particulièrement exposée au phénomène parce qu’elle possède l’un des grands ports de croisière européens. Près de quatre millions de passagers y sont passés en 2025. Mais tous n’ont évidemment pas le même impact sur la ville ni les mêmes habitudes de consommation. euronews C’est précisément sur cette différence que la municipalité construit désormais sa politique : favoriser les croisières qui commencent ou s’achèvent à Barcelone et rendre progressivement moins attractives celles qui utilisent la ville comme une simple escale.
Le signal envoyé aux compagnies est donc assez clair. Barcelone ne ferme pas son port aux paquebots ; elle leur indique quel type de passagers elle préfère recevoir.
Faire payer le temps plutôt que le luxe
La logique devient plus intéressante encore lorsqu’on compare cette décision avec les autres choix fiscaux effectués vendredi dernier. Le conseil municipal n’a pas adopté l’augmentation prévue de l’impôt foncier visant les établissements hôteliers de plus grande valeur, tandis qu’il a confirmé le gel du supplément touristique appliqué aux auberges de jeunesse. Autrement dit, la frontière ne passe plus seulement entre tourisme bon marché et tourisme haut de gamme.
Le voyageur dormant à Barcelone utilise évidemment lui aussi les rues, les transports et les équipements de la ville. Mais il paie un hôtel, prend plusieurs repas, fréquente éventuellement un musée, achète dans les commerces et participe plus longtemps à l’économie locale. Le croisiériste de quelques heures concentre au contraire son passage dans les lieux les plus fréquentés et peut repartir sans avoir pratiquement utilisé l’offre d’hébergement. Le temps passé dans la ville devient ainsi presque une valeur économique en soi.
Jusqu’à 24 millions d’euros de recette annuelle
La mesure possède évidemment une autre vertu pour les finances municipales. Si le nombre actuel de passagers se maintenait malgré les hausses successives, les recettes provenant de ce supplément passeraient d’environ 4,5 millions d’euros aujourd’hui à plus de 22 millions en 2030 et pourraient approcher 24 millions l’année suivante. Voilà tout le paradoxe de cette taxe : plus elle fonctionne comme moyen de dissuasion, moins elle rapporte ; plus elle rapporte, moins elle aura réussi à éloigner les visiteurs qu’elle vise.
La municipalité devra donc probablement choisir, à terme, ce qu’elle considère comme son véritable succès : remplir les caisses ou réduire le nombre d’escales courtes.
Le secteur des croisières, lui, ne cache pas son inquiétude. L’association internationale CLIA juge l’augmentation « disproportionnée » et demande que les décisions fiscales reposent sur des données mesurables et restent prévisibles pour les entreprises. Elle souligne notamment que les croisiéristes ne représentent qu’une partie de l’ensemble des visiteurs de Barcelone.
Le débat est légitime. Taxer davantage un visiteur ne fait pas automatiquement disparaître la saturation touristique, pas plus qu’une taxe ne garantit que l’argent collecté compensera exactement les nuisances produites. Mais Barcelone semble avoir dépassé cette seule discussion comptable.
Une ville qui sélectionne son tourisme
La décision concernant les croisières rejoint en effet une transformation beaucoup plus vaste. La ville prévoit toujours de ne pas renouveler, à partir de 2028, les licences des quelque 10 000 appartements touristiques existants. Elle augmente parallèlement la pression fiscale sur certaines formes de tourisme et cherche à mieux répartir les visiteurs dans l’espace et dans le temps. Le vocabulaire lui-même a changé. Il y a encore quelques années, on parlait principalement de promotion touristique. Aujourd’hui, les autorités parlent de gestion touristique. La nuance paraît administrative ; elle traduit en réalité un changement d’époque. Barcelone n’a plus besoin de convaincre le monde de venir la visiter. Le monde connaît déjà Barcelone. Son problème consiste désormais à déterminer comment il doit la visiter. C’est probablement l’une des conséquences les plus inattendues du succès touristique de la ville. Pendant longtemps, Barcelone a voulu devenir une destination mondiale. Elle y est parvenue au-delà de tout ce qu’elle pouvait imaginer. Elle doit maintenant apprendre à gérer ce succès.
Reste une question : 30 euros suffiront-ils réellement à changer les comportements ? Pour un couple ayant payé plusieurs milliers d’euros sa croisière en Méditerranée, 60 euros supplémentaires ne constitueront peut-être pas un obstacle considérable. Les compagnies pourraient les intégrer au prix global du voyage ou les répercuter sur leurs passagers sans modifier leurs itinéraires. Mais la taxe possède également une valeur politique et économique qui dépasse son montant. Elle signifie qu’une ville peut décider qu’un visiteur de quelques heures lui coûte davantage qu’il ne lui apporte et qu’elle peut donc chercher à modifier cette équation. Barcelone se transforme ainsi en laboratoire d’une question que beaucoup de grandes destinations européennes devront probablement affronter : faut-il encore chercher à attirer tous les touristes lorsque les touristes viennent déjà trop nombreux ? La réponse barcelonaise devient progressivement plus claire. Le visiteur reste le bienvenu, mais toutes les manières de visiter la ville ne se valent plus.
Dans quelques années, le passager qui descendra de son paquebot pour courir vers la Sagrada Família, prendre quelques photographies et remonter à bord avant le coucher du soleil devra peut-être débourser 30 euros pour ce privilège. Ce ne sera pas encore un billet d’entrée pour Barcelone. Mais cela commencera sérieusement à y ressembler.
